Mr. P CHAPITRE 5
Posté par rabelaisblog le 24 mai 2012
V
Quand il revint au salon vidé de ses tripes, il trouva Marc un verre à la main assis sur un fauteuil avec un sourire interrogateur au coin des lèvres.
– Toi, tu as enfin gouté à la pomme interdite, je me trompe ?
-Hmm. Il acquiesça. Du Boussard… Je ne me sens pas très bien, il m’est arrivé un truc… Pas normal.
-C’est là que ça devient marrant, plus rien n’est normal surtout avec du Boussard. T’as voulu mettre la dose pour ta première fois ? C’est pas des pâquerettes en pot c’que t’a pris.
-…
-T’aurais dû m’appeler, faut jamais faire ça tout seul. C’est dangereux, surtout pour toi. Et puis j’suis un professionnel ou pas ?
Marc avait côtoyé tous les produits possibles dans sa jeunesse. Aujourd’hui, il avait décidé de créer les siens. Il avait fait du bruit, et avait fini par se faire recruter par une entreprise pharmaceutique.
-Je reconnais que j’ai pas été malin sur ce coup, mais j’avais mes raisons. Enfin… tu veux dire que… d’où venait tout ce que j’ai vu ?
– Ah l’éternelle question ! On ne peut pas y répondre précisément, c’est comme tenter d’interpréter un rêve, dans l’absolu, c’est impossible. Ça peut-être des bouts de ton passé, des souvenirs de sensation, de goûts, d’odeurs… Qui sait, c’est peut être aussi des souvenirs de ton futur. Enfin quoiqu’il en soit, qu’as-tu vu pour t’être ramené ici dans cet état ?
– Ma porte brûlait. Je crois. Elle avait complètement fondu, je savais plus quoi faire, confessa Pat en se tenant la tête.
Morphée l’appelait. Comme si le sommeil se lisait sur ses traits, ce qui devait sûrement être le cas, puisque Marc l’invita à aller se coucher. Demain, ils rendraient visite à l’appartement abandonné.
Allongé sur le canapé, emmitouflé dans des couvertures, Pat fit le point. Après un rapide interrogatoire interne, il conclut que sa mémoire n’avait pas été touchée. Il se rappelait de tout depuis le récit de Lucile. Rassuré, il se pencha maintenant sur cette déconcertante vision qu’il avait eue. Quels pouvaient être les points communs entre ces derniers égarements ? Depuis son trou de mémoire, la couleur orange semblait toujours refaire surface. La larme du chat, le rêve précédent bien que flou… Il tenta de relier le peu d’éléments qu’il avait en sa possession. « La pluie ! » S’écria-il intérieurement étonné de ne pas y avoir pensé plus tôt. Lucile lui avait bien dit qu’il avait plu ce jour-là, et quoi d’autre pouvait être orange à part la pluie ? Enfin rien ne pouvait être affirmé avec exactitude, le stupéfiant l’avait peut-être fait avancer, mais il avait omis d’éclairer le chemin sinueux sur lequel Pat avait déjà un pied posé. Il était décidé à continuer cette quête, il avait trouvé là une once d’espoir qui risquerait bien de changer sa vie. Mais avant toutes choses, il devait lâcher prise. S’abandonner au monde du sommeil, qui lui apporterait peut-être, encore de nouveaux souvenirs masqués.
Au petit matin, Pat émergea, tenta de replonger mais rien à faire, il était bien réveillé. Il se leva donc, chancelant, la conscience encore jaune de sommeil. Dans la cuisine Marc avait déjà préparé de quoi faire démarrer la journée. La caféine était demeurée de tout temps un merveilleux stimulant. Après une tasse chacun, ils purent monopoliser suffisamment de leurs capacités mentales pour articuler quelques salutations. Le nuage de l’oreiller se dissipant, ils parvinrent même à planifier les prochains évènements. Il fallait à tout prix que Pat revoit sa porte pour être rassuré. La lune ne lui avait pas apporté de nouveaux songes, pas dont il se souvienne. Déçu, mais loin d’être découragé, il regroupa ses affaires. Ils quittèrent l’appartement. Dehors, tout était encore paisible. Avhèrs sortait doucement de ses draps froissés. Les pupilles luminescentes des lampadaires se fermaient, relevées par les taches de lumière apparaissant progressivement sur la façade des immeubles. La fourmilière reprenait vie. Quelques ombres matinales déambulaient sur les trottoirs. Parmi elles seul deux silhouettes semblaient décidées à ne pas raser les murs. Elles s’engouffrèrent bientôt dans la bouche ouverte d’une porte béante. Face à l’ascenseur, Marc demanda surtout pour mettre fin à ce silence tendu :
– Quatrième étage ?
Impatient, Patrick acquiesça. Le silence revint à peine troublé par le vrombissement des vibrations magnétiques qui élevèrent la boite métallique jusqu’au 4ème.
La porte était intacte, pas une éraflure ne souillait sa surface lisse et poncée. Comme s’il avait retenu sa respiration depuis plusieurs heures, Pat se vida de toute la tension accumulée depuis la veille dans un soupir des plus bruyants qui ne manqua pas d’extraire un sourire à son ami.
– Alors ? Te voilà rassuré nan ? Mais maintenant que tu es plus serein, peux-tu me dire pourquoi tu as fait ça ?
Son ton trahissait une dose de reproche et de perplexité. Étonné que son ami ne lui ait pas fait la remarque plus tôt Pat le laissa continuer.
– Enfin tu es le premier à le savoir, ça aurait bien pu te liquéfier le cerveau, à moins que j’ai raté une étape… Si tu continues comme ça, tu vas finir par oublier qui tu es et tu seras définitivement perdu. Peut-être que ta vie n’a plus trop d’importance à tes yeux, mais pense à moi, à Lucile, à tous tes amis qui regretteraient de te retrouver métamorphosé en légume. Si les seuls esprits vivaces de ce monde se mettent insensiblement à se suicider… Ce n’est pas que toi qui serais perdu, mais l’humanité toute entière !
Marc était clairement contrarié par l’attitude de son meilleur ami qui pendant ce temps avait ouvert la porte à l’aide de sa clé électronique. Assis autour de la petite table au centre de l’appartement, Pat farfouillait dans ses pensées à la recherche d’une réponse capable d’altérer le regard accusateur qui le foudroyait.
– Marc, ne le prends pas comme ça. Commença-t-il. Aussi surprenant que cela puisse paraître, je sais ce que je fais. Je ne vois plus pourquoi je devrais m’efforcer de survivre, si je peux vivre pleinement. Plus de risques ? Oui c’est certain, mais ils me sont nécessaires. Quelque chose qui me submerge, me pousse à chercher toujours plus loin les réponses à mes questions et les questions de mes réponses. Depuis peu, je ressens plus que jamais le besoin de comprendre ce qui m’arrive quand je perds la mémoire. J’ai le pressentiment que ce que je découvrirai ne me plaira pas, mais je ne cherche pas pour trouver.
– Tu sais ce que tu fais ? Ce n’est pas ce qui m’a semblé hier soir lorsque tu as vomi sur mon paillasson. Enfin, je sais le reconnaître quand je n’ai aucune chance. Cette étincelle dans ton regard têtu, je ne la connais que trop bien. Mais fais attention je t’en supplie. Tu sais que je te suivrai quoi qu’il arrive. Si tu tiens à renouveler ton expérience, je te fournirai de bons produits, en attendant réfléchis à tout ça. Je vais devoir y aller.
Le temps n’avait pas arrêté son cours, et l’horloge affichait maintenant neuf heures et quart. Marc aurait dû se trouver à son labo depuis quinze minutes. Il partit donc en hâte, laissant à Patrick une boite d’aspirine.
– On ne sait jamais. Avait-il lancé avant de pénétrer dans la gueule de l’ascenseur.
Anxieux, mais heureux de se retrouver entouré de ses murs, Pat reconsidéra les propos de son fidèle ami. Après tout il avait là quelqu’un sur qui compter, qui ne le trahirait pas, et qui veillait sur lui. Un grand frère en quelque sorte, Pat savait que la voix de la raison résonnait au travers de ces paroles. Mais à quoi bon la raison ? Jamais il ne s’était senti aussi vivant que ce dernier soir, et pourtant il n’avait jamais été aussi mort.
Alors qu’il commençait à reprendre confiance, à se convaincre que cela valait vraiment le coup, une ombre. Soudain, un éclair noir pourfendit son cortex de part en part. De nouveau tout devint noir.
Aplégique.
Mais où peut bien être l’indice cette fois-ci ?
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