VIE ET MORT D’UN COCHON

Posté par rabelaisblog le 2 janvier 2013


Robert-Newton Peck

VIE ET MORT D'UN COCHON dans LECTURES CURSIVES couverture

(1973)

fichier mp3 Vie et mort d’un cochon, 1ère page :

Vie et mort d’un cochon est l’histoire de Robert Peck, un jeune garçon élevé dans une famille de shakers (communauté protestante*) aux Etats-Unis, dans l’état du Vermont. Il vit dans une ferme pauvre de « l’état des montagnes vertes », entouré de sa mère, de son père et de sa tante, partageant ses journées entre l’école et les corvées quotidiennes.

Un jour, alors qu’il aurait dû justement être à l’école, il sauve de la mort une des vaches de ses voisins, les Tanner, lors de sa mise bas. Pour le récompenser, ceux-ci lui offrent un tout jeune porcelet, à peine sevré, qu’il nommera Rosy. Mais l’imposante truie que la petite boule rose deviendra se révélera stérile… et le père de Robert devra se résoudre à l’abattre.

Ce livre paraît au premier abord extrêmement simple… innocent. L’illustration de la première de couverture (ci-dessus) prêterait presque à sourire. Mais ce texte, autobiographique, a une portée quasiment philosophique : à travers la narration de Robert qui devra, en l’espace de quelques mois, subir d’abord la perte de Rosy puis celle de son père, l’auteur nous invite à réfléchir sur le passage à l’âge adulte et les bouleversements que cela implique. Le tout est mené dans un style parfois assez dur, car profondément réaliste.Histoire vraie oblige on ne se trouve pas dans un univers manichéen, mais dans un monde où noir et blanc sont constamment mêlés, et où se côtoient poésie et brutalité.

Si mon livre était un animal, ce pourrait très bien être un cochon. Dans cette histoire, bien que le cochon soit, en la présence de Rosy, présenté comme un animal mignon et plein de douceur, il est aussi montré plusieurs fois sous un jour moins positif, voire inquiétant. Ainsi, dès le début de l’histoire, Haven Peck met en garde son fils contre ce côté de son nouveau compagnon, en lui expliquant pourquoi la proximité des porcs inquiète les vaches et fait tourner leur lait :

<< C’est une très vieille histoire qui remonte au temps où les ancêtres de Daisy* et de Rosy vivaient à l’état sauvage. Daisy sait que Rosy et ceux de sa race ont des dents, des défenses, et les cochons sont carnivores : les vaches ne le sont pas. Si l’ami Tanner t’a donné ce goret, c’est peut-être que sa mère a dévoré le reste de sa portée. Il arrive qu’une truie le fasse. >>

* Daisy est la vache laitière des Peck.

On retrouve ici cette dualité, réaliste, qui fait se côtoyer positif et négatif. Cela fait de ce livre un grand oxymore, comme l’annoncela dédicace qui le préface :

<< A mon père, Haven Peck
Un homme doux et paisible
Egorgeur de cochons par métier>>

 

Et finalement, on retrouve aussi cette imbrication du positif et du négatif dans la problématique de fond du livre. C’est la perte de Rosy, et surtout celle de son père, qui aident ou plutôt obligent Robert à grandir.

cochon-285x300 dans LECTURES CURSIVES

Ces oppositions découlent du réalisme de l’auteur… réalisme qui se fait par moments un peu trop franc : l’auteur ne nous épargne parfois aucun détail. En est la preuve cet extrait, pour le moins sanguinolent, qui décrit le résultat d’un combat entre la jeune chienne d’Ira Long (un voisin) et une belette. Ce combat aurait eu pour but de dresser la jeune chienne, Hussy, à chasser les belettes pour protéger le poulailler de son maître. Durant la confrontation, les deux animaux sont enfermés dans un tonneau…

<< Ira retira le couvercle et regarda. La belette était morte. Son corps déchiqueté n’était plus qu’un amas d’os, de fourrure et de chair ensanglantée. Il y avait du sang partout, de haut jusqu’en bas du tonneau. La chienne vivait encore, mais c’est tout ce que l’on pouvait en dire. Elle avait une oreille arrachée et le corps couvert de sang. Elle agitait ses petites pattes ruisselantes de sang et elle poussait cette plainte qui sortait du fond de sa gorge comme pour supplier qu’on l’achève.

Ira étendit le bras pour la sortir du tonneau au moment où il la prit, Hussy montra ses crocs et les planta dans la main de l’homme. Celui-ci poussa un cri et la laissa tomber sur le sol. Elle avait une patte tellement en bouillie que ce n’était plus une patte. Tous les os avaient dû éclater.

-Tuez-la, dis-je.
- Quoi ? s’écria Ira dont le poignet était inondé de sang;
-Elle est mourante. Si vous avez la moindre pitié, Ira Long, vous l’achèverez immédiatement. Elle a tué la belette. C’est bien ce que vous vouliez qu’elle fasse, n’est-ce pas ? Maintenant elle est folle de douleur et si vous ne la tuez pas, c’est moi qui le ferai.
-Attention à ce que tu dis, mon gars, tu parles à tes aînés.
Le garçon a raison, dit papa. Je vais chercher un fusil.
Hussy gisait sur le sol en gémissant. Quand papa revint, il lui tira une balle dans le corps. Après quelques soubresauts, elle se figea dans l’immobilité. Personne ne dit mot. >>



C’est pour des passages comme celui-ci que si mon livre était un lieu, ce pourrait être une grotte. Dans des scènes cruelles comme celle-là, on est comme a
imantés, paralysés par la violence des mots utilisés, rendus incapables de prendre de la distance. On est maintenus captifs de ces visions de cauchemar, comme dans une grotte où l’obscurité nous empêcherait de voir autre chose que les monstres sortis de notre imagination.

grotte-leo2

Dans Vie et mort d’un cochon , un personnage est omniprésent. C’est le pilier de la vie de Robert ; Celui qui est « grand et fort », et dont la tête « touche presque le plafond » ; celui dont « le poing cruel qui égorgeait les cochons » effleure si doucement la joue de son fils ; celui enfin à propos duquel Robert dira : << Être son fils, c’est comme si j’avais connu un roi. >> . Haven Peck incarne pour son fils « la sagesse de la terre », celle qui réside dans le grand Livre des shakers. Il ne sait ni lire ni écrire mais il est sa Bible, celui qui lui a tout appris.

Ce livre est autant celui de Haven Peck que celui de Robert. C’est pour cela que si mon livre était un objet, ce pourrait être une Bible : comme une Bible, le père du narrateur est le symbole d’une source inépuisable d’enseignements :

<< Nous remplacions un poteau de la clôture qui séparait le terrain de Mr. Tanner du nôtre.
-C’est drôle qu’il y ait des clôtures, tu ne trouves pas ? dis-je soudain.
-Pourquoi ?
-Eh bien, vous êtes amis, Mr. Tanner et toi. Voisins et tout. Pourtant, nous maintenons cette barrière comme si c’était la guerre. [...]
-C’est une guerre pacifique. Tel que je connais Benjamin Tanner, il se fera plus de mauvais sang que moi si ses vaches viennent brouter mon maïs en herbe. Il sera plus embêté que si c’était le contraire.
-C’est un bon voisin, papa.
-Et, comme moi, il veut une clôture entre nous. Il sait bien qu’une clôture unit les hommes et ne les sépare pas.
-Je n’avais jamais vu les choses de cette façon.
-Il est temps de le faire. >>

Plus tard, lorsque le père de Robert meurt, le livre s’achève. En effet, sa mort signe la fin de l’enfance de son fils: il n’est plus là pour le guider, le forçant à grandir. Robert devient alors un homme, devant trouver seul son chemin. Mais la « Bible » de son enfance, ce « roi » qui lui a tant appris, reste cristallisée dans ses souvenirs ; cristallisée dans Vie et mort d’un cochon, car ce livre est son enfance, s’achevant en même temps qu’elle.

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Si mon livre était une œuvre d’art, ce pourrait être Un enterrement à Ornans de Gustave Courbet. Il y a beaucoup de différences, bien sûr, entre les deux œuvres. Mais le tableau retranscrit assez bien l’ambiance du dernier chapitre, où l’on assiste à l’enterrement du père de Robert: la famille, les amis, les collègues de travail du disparu se réunissent pour lui rendre un dernier hommage, tout simplement.

<<Pendant que les Tanner rejoignaient les autres dans la salle, je regardais la route. Une charrette arrivait avec May et Sebring Hillman et une autre avec Jacob Henry et sa famille. Mr. Clay Senders, le patron de papa, et plusieurs hommes qui travaillaient avec lui à l’abattoir le suivaient.
[...]
J’étais content qu’ils soient tous là. Quelques-uns n’étaient pas mieux habillés que moi, quelques-uns même moins bien, mais ils venaient nous aider à mettre Haven Peck en terre. Et c’était tout ce qui comptait. >>

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On peut aussi établir des similitudes de décor (cadre rural) et de style (réalisme) entre les deux oeuvres.

Heureusement, il n’y a pas que des évènements tristes dans ce livre!

 

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Si mon livre était une plante, ce pourrait être un chardon. Cette plante aux jolies fleurs bleues ou roses est pleine de vitalité et très prolifique. Cela rappelle l’enfance, qui est une période de la vie très belle et très spontanée. Mais elle est entourée de piquants, sorte d’armure comme celle que devra se forger Robert pour endurer les épreuves qui l’attendent en grandissant. Le chardon évoque par ailleurs un décor rural comme celui que forment les collines du Vermont, où ils doivent abonder.

Ci-dessous, le moment peut-être le plus heureux du récit de Robert : celui où Ben Tanner lui offre une toute petite boule rose…

<< Mr. Tanner sortit une petite boule soyeuse de sous sa veste : un petit cochon tout blanc, avec un groin et des oreilles roses. Il y avait même une mince raie rose dans la fourche de ses pattes.
-Vous voulez dire que ce cochon est à
moi ?
-A toi, mon garçon. Et c’est bien peu de chose pour le service que tu m’as rendu.
-Mon Dieu, mon Dieu ! Merci, oh merci, Mr. Tanner.
Je le regardais de tous mes yeux. Il était magnifique, mon petit cochon, bien plus beau que Bavette et que ses deux veaux ; plus beau que Salomon, notre boeuf, que Daisy, notre vache laitière.
Plus beau que tous les chiens, chats, poulets ou poissons du monde. On aurait dit un bonbon rose et blanc. >>

 

En conclusion, s’il fallait que je résume ce livre en trois mots, je le qualifierais de…

…Vivant car l’histoire, autobiographique, est ancrée dans l’enfance de l’auteur. Cela fait de Vie et mort d’un cochon un récit tangible, qui nous touche par la réalité de ses personnages et de leurs émotions.

…Prenant car ce n’est pas un récit monocorde : on y trouve toutes sortes de scènes, superposées de telle sorte que le livre est constamment en mouvement, avec l’alternance de tensions et de quiétude.

Universel car Robert-Newton Peck nous raconte l’histoire d’un jeune garçon – son histoire – qui à treize ans à peine devra subir la perte de son animal de compagnie puis, bien pire, de son père. Il pose donc une question à laquelle nous sommes tous confrontés à un moment ou à un autre : << Doit-on se défaire de ce qui a fait notre enfance pour devenir adulte ? >>

Pour aller plus loin :

Une nouvelle couverture et un nouveau titre à ce livre ?

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À propos des artistes :

Robert-Newton Peck est né en 1928 dans une famille de shakers dans le Vermont. Il est surtout connu pour sa première nouvelle, Vie et mort d’un cochon, qui aujourd’hui est aux États-Unis un classique. Premier de sa famille à avoir appris à lire et à écrire, il leur rend dans ce livre hommage ; il dit d’ailleurs: « If I possess any wisdom at all, most of it was given me by a mother, father, an aunt, and a grandmother…none of whom could read or write. » « Si je possède ne serait-ce qu’une once de sagesse, c’est celle que me transmirent un père, une mère, une tante et une grand-mère… aucun d’entre eux ne savait lire ou écrire. ». (traduction maison…)

Gustave Courbet ( 1819-1877 ) fut un grand maître du réalisme. Sa grande technique lui valut les éloges des critiques, mais il fit aussi scandale par des tableaux comme L’enterrement à Ornans , qui bouleversèrent les convenances car représentant des scènes de vie quotidienne sur des toiles de grande taille, normalement réservées aux sujets historiques, mythologiques ou sacrés.

À propos des shakers :

Le shakers étaient une communauté protestante, d’origine française et contrainte à l’exil vers l’Amérique sous le règne de Louis XIV (après la révocation de l’édit de Nantes). Leur nom leur serait venu des soubresauts qui les prenaient lors de leurs transes mystiques, de l’anglais « to shake », secouer.

Cette communauté avait la particularité de vivre en circuit fermé, de l’artisanat ou de l’agriculture, en s’efforçant de s’occuper le moins possible des distractions du monde extérieur. Ils pensaient qu’une vie simple, sans « futilités », suffisait. Lorsque Robert demande à son père pourquoi les shakers n’auraient pas le droit d’aller voir un match de base-ball comme tout le monde, celui-ci lui répond :

<<Nous sommes des gens simples, ta mère, ta tante, tes sœurs, toi et moi. Nous vivons selon le Livre des shakers ; nous ne sommes pas des gens attachés aux biens du monde. De sorte que nous n’avons pas à peiner pour essayer de satisfaire des désirs ou de goûts futiles. Je ne suis pas écœuré parce que je sais que je suis riche et qu’il sont pauvres.

-Mais nous ne sommes pas riches, papa. Nous sommes…

-Oui, nous sommes riches, fiston. Nous avons à prendre soin les uns de autres et aussi de cette terre qui sera entièrement à nous un jour. Nous avons Salomon [leur bœuf] [...] qui nous soulage de nos corvées. Nous avons le lait chaud de Daisy, de l’eau de pluie pour nous laver et nous décrasser. Nous pouvons contempler le coucher du soleil et nous en emplir la vue au point qu’il nous tire les larmes des yeux et nous fait battre le cœur. Nous entendons toute la musique qui est dans le vent, une musique telle que le pied se met à frapper le sol en cadence. Tout comme un violon.>>

Pour en savoir plus sur Robert-Newton Peck, Gustave Courbet et l’Enterrement à Ornans :

Léo, 3°4

2 Réponses à “VIE ET MORT D’UN COCHON”

  1. Thibault D dit :

    Bravo Léo pour ton article !
    Il est complet, intéressant et bien documenté.
    Tu as bien choisi les citations et les images.
    De plus, tu as fait une très bonne lecture (il faut dire que tu lis très bien).

  2. Beatriz dit :

    Bravo!! Le livre choisi est intéressant… J’ai hâte de le lire!

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